Le Billet de Jidé

L´aventure des “trains éperons”
de Paul Masson


Nous avions mis nos lecteurs au défi de retrouver ce qui avait inspiré Doc Toofoo pour imaginer ses trains à grande vitesse en voie unique (voir la page qui leur est consacrée). Ce challenge n´a pas fait peur à Frédéric Delaitre : “Cher Doc Toofoo et confrère [...] Suite à votre appel lancé sur le site de Ptitrain, et ignorant si vous avez déjà reçu des réponses, je me permets de vous communiquer quelques informations sur ce sujet. [...] Je tiens à votre disposition l´illustration et le texte complet de Willy dès réception de la prime annoncée dans vos colonnes. Très attentivement vôtre, F.D.
Aussitôt après avoir réceptionné le fourgon blindé contenant la somme promise (en petites coupures usagées), notre ami nous expédiait les pièces à conviction :


L´histoire des “trains éperons” commence le 26 juillet 1891 en gare de Saint-Mandé, lors de la terrible collision entre le train 116 et le train supplémentaire 116D qui ramenaient à Paris des visiteurs ayant assisté soit au concours de musique de Fontenay-sous-Bois, soit à la fête communale de Saint-Mandé. Le mécanicien du train 116D franchit un signal fermé et vint tamponner le 116, faisant quarante-cinq morts et plus de deux cents blessés.
Quelque temps plus tard, l´Académie des sciences recevait un mémoire intitulé : Projet d´un dispositif aussi commode qu´infaillible pour prévenir tout accident de chemin de fer par collision ou tamponnement (Paris, Imprimerie du Fort Carré, 1891), et était dédié “Aux mânes de ma tante chérie, Félicité Maurer, écrasée dans la catastrophe de Saint-Mandé le 26 juillet 1891”.
Paul Masson, mystificateur
français (1849-1897)
Son auteur était un magistrat : Paul Masson, qui fut un des grands mystificateurs de la fin du XIXe siècle, contemporain d´Alphonse Allais, Sapeck, Eugène Vivier et Guy de Maupassant. Né en 1849 à Strasbourg, il occupa divers postes de juge et de procureur en Afrique du Nord, fut président du tribunal de Chandernagor et procureur de la république à Pondichéry. Pendant ses loisirs, il se livra à de nombreuses mystifications épistolaires dont des journaux aussi respectables que le Gaulois furent les victimes.
Paul Masson, qui écrivait sous le nom de “Lemice-Terrieux”, publia de nombreux ouvrages tels que le Dictionnaire des poètes morts de faim, la Vie des principaux peintres aveugles, le Traité de l´immortalité de l´âme des violons et sa célèbre Fantaisie mnémonique sur le Salon de 1890.
De retour en France, Paul Masson se lie d´amitié vers 1890 avec Henri Gauthier-Villars, plus connu sous le nom de Willy, et accessoirement mari de l´écrivain Colette. C´est à Willy que nous devons ce résumé du mémoire de Paul Masson sur les “trains éperons” (renvoyé par l´Académie à la Commission des chemins de fer dans sa séance du 7 septembre 1891) :

Prolégomènes. — Le principal défaut des freins les plus perfectionnés est de nécessiter l´intervention de l´homme. Or le progrès ne se réalise qu´en faisant passer nos actes du domaine de la volonté libre dans celui de l´activité inconsciente.
Exposé. — L´auteur a donc recherché un système automatique. Il croit l´avoir trouvé. “Sachant, dit-il, combien tous les inventeurs sont modestes, je me garde bien de crier au miracle. Je ne puis cependant m´empêcher de remarquer en passant que mon projet, s´il ne porte pas toutes les marques authentiques de l´idée géniale, en a tout au moins la simplicité.”
(En somme, ce projet a pour objectif d´empêcher les trains de télescoper, suivant l´expression des témoins... oculaires.)
Le moyen consiste à adapter à l´avant et à l´arrière du train un plan incliné à roulettes partant du niveau des rails pour aboutir, soit au sommet de la locomotive, soit du dernier wagon. Ce plan portera des rails de même gabarit et de même écartement que ceux de la voie ; ils se poursuivront tout le long du train, se joignant bout à bout comme les wagons eux-mêmes, et reposant sur de solides châssis en fer soutenus de distance en distance par des piliers à roulettes.
Que l´on suppose, maintenant, deux trains venant à la rencontre l´un de l´autre ; l´un s´engagera sur la pente qui lui sera présentée par le train adverse, parcourra ce dernier dans toute sa longueur, et redescendra par la pente de queue, sans avoir causé le moindre dommage, et sans en avoir subi aucun. Il est bien entendu qu´un seul des trains devra être muni du double appareil en question. Il suffira d´établir, par exemple, que tous les trains marchant dans la direction de Paris seront pourvus de l´éperon protecteur, tous les autres non. Ceci n´est qu´une affaire de réglementation administrative, une pure question d´horaire.
Épiphénomène. — L´auteur aurait hésité à présenter son projet à l´Académie des sciences, si l´histoire des grandes inventions ne lui avait rappelé que les plus notables découvertes sont dues à des chercheurs étrangers à la technique.

“À votre disposition, Monsieur Toofoo et cher Confrère, pour toute information complémentaire. Très cordialement...”
Frédéric Delaitre www.fdelaitre.com

3 novembre 2003.

Nota-bene. — C´est Robida, le célèbre dessinateur d´anticipation de la fin du XIXe siècle, qui réalisa l´illustration (ci-dessus) pour le roman de science-fiction de Pierre Giffard la Guerre Infernale, paru en 1905.
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