C´était il y a un siècle ! En 1982, très précisément... Ah, on ne manquait pas de culot, à cette époque ! Des milliers de gogos vont “devenir constructeurs de locomotives” et se jeter sur la 2-141-TC, la Ravachol, la 230-G et les autorails de la marque Keyser, distribués par MKD puis par Jouef... La catastrophe ! Le contraire de ce qu´il fallait pour initier le grand public à la fabrication de kits.
Et en plus d´un assemblage chaotique, d´une motorisation asthmatique, et des embiellages photogravés de l´épaisseur d´une toile d´araignée, il nous était conseillé, par le vendeur lui-même, d´utiliser “de la patience” et “de la colle cyanolicrate” (si, si, voyez ci-contre une pub d´époque parue dans R.M.F.)
Depuis le siècle dernier, ces kits ont traîné dans les fonds de tiroir (on en trouve aussi, à prix d´or, lors des expos-bourses)... Sur la liste Ptitrain, nous sommes nombreux à avoir été séduits et abandonnés par le mirage Keyser (au point qu´un club spécial “ressortons nos 141-TC du tiroir” a vu le jour l´année dernière !). Eh bien, nous avons eu de la patience, et grâce à une technique exposée aujourd´hui par Pierre Perly nous allons pouvoir abandonner la “cyanolicrate” pour de la vraie belle et bonne soudure ! — JIDÉ.
 
La soudure du métal blanc
Avant-propos. — Il ne s´agit pas ici d´un cours sur la soudure du métal blanc (dont je serais bien incapable) ; je ne fais que rapporter mon expérience, espérant pouvoir ainsi aider tous ceux qui, comme moi il y a quelques années, hésitaient à se lancer dans une technique qui, vue de l´extérieur, apparaissait compliquée et risquée.— P. PERLY.
Comment monter un kit... en se faisant plaisir !
Comme beaucoup d´autres modélistes, j´avais été très intéressé il y a une vingtaine d´années quand Keyser avait sorti des kits de construction en métal blanc de matériels non reproduits par les grandes marques de l´époque. Je m´étais d´abord lancé dans la construction de la 230-G et j´avais alors suivi la notice Keyser, qui préconisait un montage à la colle — c´est aussi ce que conseillaient la plupart des magazines de l´époque ;¬).
J´avais alors très vite abandonné le montage du fait d´une partie mécanique déficiente (moteur beaucoup trop faible et pas assez souple, d´une réalisation bâclée — engrenages ne tournant pas rond, mauvaise démultiplication, etc.) — mais aussi parce que l´assemblage à l´Araldite ne me donnait pas vraiment satisfaction avec ce type de pièces (mauvaise tenue mécanique, difficultés d´ajustement, besoins importants de mastiquage...). C´était d´autant plus dommage que le matériel représenté était original, et que la qualité des moulages était parfois surprenante de finesse et de rendu — même si l´ajustement des pièces n´était pas terrible, et les marques de moulage parfois vraiment grosses.
C´est pourquoi, quelques années plus tard, sur les conseils d´un ami, j´ai tenté un nouvel essai, en utilisant cette fois la soudure à basse température. Et là, miracle : le travail s´avérait très facile, la plupart des défauts des kits en métal blanc disparaissaient, et au final les modèles rendaient bien, justifiant même l´investissement dans une mécanique plus performante qui les rende vraiment opérationnels !
Contrairement à certaines idées reçues, le soudage du métal blanc était très facile, à la portée de tous, ne nécessitant qu´un investissement très limité et sans risques pour le kit en fabrication (il est toujours possible de revenir en arrière en cas d´erreur). De plus le super-détaillage était facilité par le fait que la jonction par soudure laiton-métal blanc était très facile aussi (et les modifications mécaniques).
Qu´est-ce que le soudage du métal blanc ?
Contrairement à ce que le nom peut laisser supposer, il ne s´agit pas ici de soudage, mais de brasage, c´est-à-dire que le métal d´apport est différent du métal de base, ce qui est très important, on le verra, pour la suite.
Le métal de base, c´est le métal blanc, autrement dit un alliage à base d´étain, qui fond entre 120 et 150 degrés (plus bas que l´étain pur), ce qui permet de le mouler dans des moules en caoutchouc synthétique obtenus à partir d´un modèle maître. Le métal d´apport (vulgairement appelé soudure) est aussi un alliage d´étain (et de bismuth, paraît-il), mais très différent puisqu´il fond autour de 80 degrés.
Contrairement à une soudure — où la jonction des pièces se fait par fusion du métal de base et du métal d´apport —, la brasure opère comme une colle fusible, par fusion du métal d´apport sans fusion du métal de base, ce qui permet à l´opération d´être réversible, c´est-à-dire que l´on peut dessouder les pièces et recommencer autant de fois que l´on veut (ou presque) en chauffant à nouveau le métal d´apport (la soudure). Le collage des pièces est obtenu ici par la formation de ce qu´on appelle une “solution solide” qui est une imbrication des atomes du métal de base et du métal d´apport sur une épaisseur de quelques microns.
Les conditions du succès
Les points essentiels sont les suivants :
 Utiliser une soudure à très basse température (par exemple chez Trans Europ, rue de Douai, Paris).
 Utiliser le décapant correspondant, et ne pas lésiner sur la quantité (même fournisseur que pour la soudure, marque DJH). (ATTENTION ! Le décapant du métal blanc est assez corrosif à chaud : prendre ses précautions et tenir les pièces à travers un gant de chirurgien, ça évitera des brûlures de la peau (ce que j´ai eu sur le pouce droit !)
 Bien maîtriser la température du fer, qui doit être suffisante pour fondre la soudure (aux environs de 80 degrés), mais en aucun cas ne doit provoquer la fusion du métal blanc des pièces (vers 120 degrés). La marge de 40 degrés entre les deux est tout à fait suffisante pour éliminer complètement le risque de fusion du métal blanc à condition de bien régler son fer.
 Bien aviver (à la lime fine) les surfaces en contact des pièces à souder, afin qu´elles soient bien propres (notamment bien retirer tous les restes de colle s´il s´agit d´une reconstruction d´un kit qui avait été collé).
Outillage utilisé
Les revues spécialisées, et les revendeurs de matériel, vous disent qu´il est nécessaire d´utiliser un fer à température régulée, qui coûte généralement très cher (de l´ordre de 150 euros) car il s´agit de matériel professionnel. C´est faux ! Ne voulant pas me lancer dans un achat dispendieux, j´ai simplement utilisé le variateur de lumière du luminaire halogène de mon salon, derrière lequel j´ai inséré une prise mâle-femelle, dans laquelle je branche une prise multiple, qui alimente simultanément à tension réduite un petit fer à souder de 30 watts (premier prix dans les magasins de bricolage) et le luminaire halogène.
 La photo ci-dessus parlera mieux qu´un long discours... La seule chose qui, après essais, me paraît indispensable, c´est que la panne du fer à souder soit plate (et non cylindrique). Pour ceux qui ne voudraient pas utiliser le variateur de leur salon, un variateur seul peut être acheté dans les grandes surfaces de bricolage pour une somme modique (15 à 17 euros). Le point important est de mettre sur le variateur une charge (consommation) suffisante pour garantir sa stabilité de fonctionnement, car le fer de 30 W tout seul serait insuffisant pour assurer cette stabilité. Ici, j´allume mon luminaire halogène en même temps que le fer à souder - ce qui améliore aussi mon confort visuel :¬))
Le total de l´investissement, pour ceux qui ne disposent pas d´un fer à souder, est donc de l´ordre d´une trentaine d´euros, à quoi il faut bien sûr ajouter le coût des matériaux (soudure et décapant). On peut y ajouter une brosse métallique très douce en bronze ou en laiton (grandes surfaces de bricolage), pour améliorer l´aspect visuel de ce qui a été soudé.

Le contrôle de la température
Préparer d´un côté un morceau de soudure, et de l´autre côté un morceau de “carotte” de moulage de métal blanc (c´est souvent ce qui rassemble toutes les petites pièces en métal blanc). Positionner le curseur du variateur sur le zéro, et augmenter la température du fer par touches légères et en attendant à chaque fois suffisamment longtemps pour être sûr que le fer a bien pris sa température (inertie thermique).
Lorsque la soudure commence à fondre, faire l´essai sur la carotte de métal blanc, et bien vérifier que, même après un long moment, elle ne fond pas. Si le métal blanc donne l´impression de commencer à fondre, vous êtes réglé trop chaud, il faut donc redescendre la température jusqu´à obtenir la fusion de la soudure sans la fusion du métal blanc. Si tel est le cas, votre réglage est bon. Il suffira de repérer la position du curseur sur le variateur, et de se positionner dessus chaque fois que vous voudrez souder du métal blanc.
La soudure proprement dite
Enfin le moment tant attendu est arrivé ! La soudure se réalise très facilement et d´une manière identique à la soudure à l´étain du laiton :
Ajuster au mieux les pièces à souder (ne pas se désoler s´il y a des “jours”, ce n´est pas du tout catastrophique avec cette technique. Il vaudra mieux ne pas dépasser 1 mm cependant).
Aviver les surfaces à souder (lime très douce).
Positionner les pièces préparées.
Mouiller copieusement (au pinceau) avec le décapant spécial.
Prélever un peu de soudure avec la panne du fer à souder.
Déposer la goutte de soudure sur le joint. Vous aurez alors l´agréable surprise de voir cette soudure, très fluide, filer dans le joint et réaliser un assemblage solide. S´il y a des jours à combler — et ce sera fréquemment le cas — c´est le moment de les combler (de préférence par l´intérieur), en ajoutant de la soudure supplémentaire. Lisser ensuite la face extérieure avec la panne du fer.
Vous pourrez ainsi boucher des “fissures” jusqu´à 1 mm de large, en Ëmastiquantî à la soudure et en utilisant la panne du fer comme “couteau à enduire”. C´est plus long à décrire qu´à faire. Ne pas oublier, à chaque intervention, de mouiller les surfaces avec le liquide décapant. Les phénomènes de capillarité, ainsi que la grande fluidité du bain de soudure en fusion, font que c´est à la fois très rapide et très facile, et que le résultat, même sans ponçage ultérieur, est très satisfaisant !

Exemple de soudure de pièces avec comblement des joints
Les croix vertes indiquent la position des lignes de soudures. On peut voir, notamment au raccord avec le toit, ou bien avec les longerons de la traverse de tamponnement, qu´un jour de plus de 1 mm a été comblé.
Les ronds rouges indiquent la position des phares réalisés en tubes de laiton rapportés, ce qui permet de les rendre fonctionnels (ce qui n´était pas le cas des phares en métal blanc prévus dans le kit).
Pour les soudures non accessibles de l´intérieur, il suffit d´“étamer” les deux surfaces avec de la soudure, de les mettre en contact et de chauffer les joints avec le fer à souder.
Exemple de soudure sans accès depuis l´intérieur : la “coiffe de l´Iroquois”
1. Soudure réalisée depuis l´extérieur (non accessible de l´intérieur). On remarquera le jeu important, qui a été (mal) comblé par la soudure. Pièce à reprendre pour finition...
2. Phare en tube de laiton rapporté.
3. Mastiquage important (1 mm) par la soudure.
4. Soudure réalisée depuis l´intérieur (avant pose du dessus de la “coiffe”)
5. Jonction par soudure avec peu de mastiquage
Exemple de soudure sans accès depuis l´intérieur : le kiosque de l´autorail unifié 150 ch
Le kiosque de ce 150 ch Keyser a aussi été soudé sans accès depuis l´intérieur. La basse température de la soudure a permis de le munir au préalable des rhodoïds des vitres... et du conducteur.
Pour souder du laiton sur du métal blanc, la procédure est la suivante :
Etamer la surface du joint de la pièce en laiton avec de la soudure classique à l´étain (à haute température).
Procéder ensuite comme précédemment (soudure basse température). J´ai utilisé cette technique notamment pour renforcer des marchepieds en laiton sur une 2-141-TC Keyser par des équerres en laiton directement fixées sur le métal blanc par soudure, et pour souder des tubes (3 mm de diamètre) dans les phares des modèles.
Le résultat
Le résultat, en matière de solidité d´assemblage et d´esthétique, dépasse de très loin ce que l´on peut obtenir par collage : les pare-fumées de la 141-TC Keyser, par exemple, tiennent maintenant comme s´ils avaient étés moulés d´une pièce avec le tablier, alors qu´avec l´Araldite, c´était la galère !
 Les pare-fumées de cette 2-141-TC Keyser font maintenant corps avec le tablier. Les marchepieds ont été renforcés par des équerres soudées (peu visibles)... Le train de roues vient de chez Romford et le motoréducteur est un RG4 de Portescap. Machine achetée d´occase et totalement reconstruite par soudure...
Les carrosseries d´autorail sont maintenant solides comme si elles étaient monoblocs, tout en restant démontables par simple réchauffage de la soudure.
La soudure des faces fontales de ce X-5500 est invisible malgré un important travail de jointoiement au raccord face avant-toit.
La résistance mécanique de la carrosserie, après soudure, est tout à fait surprenante : on dirait une carrosserie monobloc.
Autorail acheté d´occase, totalement décapé, démonté et en cours de reconstruction par soudure.
Les “jours” disgracieux qui étaient l´apanage de l´autorail VH Keyser sont devenues invisibles, et ne nécessitent quasiment plus aucune préparation avant peinture (voir photos plus haut). Les jonctions laiton-métal blanc (châssis des 141-TC et autres vapeurs Keyser) sont maintenant suffisamment solides. Les écrous, à coller sur certaines pièces pour permettre le démontage, sont maintenant soudés et font corps avec les pièces en métal blanc.
Quelques autres astuces permises par cette technique :
Les phares, sur les autorail Keyser, ne sont pas fonctionnels. Je les ai remplacés par du tube de laiton (3 mm) soudé au métal blanc, et à équiper de diodes bicolores.
Outre le montage facilité de certains kits, la soudure à basse température m´a permis aussi de réparer une vieille loco en bronze datant des années 1950 (c´était une 3-241-A “Maison des trains” dont une pièce s´était dessoudée), sans détériorer la peinture, du fait de sa très basse température !
Elle m´a permis aussi de monter plus facilement certaines parties des kits laiton sans risquer de dessouder ce qui a déjà été soudé, mais cela est une autre histoire...
La soudure du métal blanc, c´est facile, c´est pas cher et cela rapporte gros (par rapport au collage à l´époxy). Ce que j´espère, c´est vous avoir convaincus de ressortir vos vieux kits et de les reprendre à zéro avec la technique décrite. À vous de jouer maintenant et bon amusement !

Bibliographie.— Photo de la 141-TC de Jidé encore en pièces détachées vingt ans après achat (mais plus pour longtemps !). — Soudure du métal blanc : vue en 1997 par Gilbert Gribi dans Loco-Revue n° 604 page V7, reprise sur son excellent site.
Toutes les photos et schémas sont © Pierre Perly pour Ptitrain.
Pierre
Perly.
Mars 2002.

Ptitrain, l´e-magazine du train éclectique... — Directeur de la publication : Christophe Franchini.
Rédacteur en chef : Jean-Denis Rondinet. — Rév. 01/27/2006 18:15